Au centre de l’île continent s’étend un plateau immense, il fût jadis le lit sablonneux des mers cambriennes. Aujourd’hui, dans ce désert rouge à la végétation chétive, des reliefs incongrus se dressent, comme des navires échoués sur des berges sans mesure.

J’étais descendue du Nord en pick-up 4X4 par la « Mereenie loop road » qui venait tout juste d’ouvrir. La piste n’était pas mauvaise. Les lointaines rivières du nord-est, en crues quelques mois auparavant, avaient fini par gorger d’eau les terres arides du centre. Mais heureusement, juin apportait les fraîcheurs hivernales et donc, l’amélioration grandissante de l’état des pistes de l’Outback. Je fis la traversée à al fraîche, ne rencontrant sur les premiers cent cinquante kilomètres qu’un dromadaire sauvage, plutôt farouche. Un vestige du temps où l’on fit venir des Afghans, pour mener leurs convois d’animaux à travers un désert connu seul alors des Aborigènes australiens. Soudain, je repérais une espèce de tornade qui se révéla vite venir dans ma direction. J’eus le bon reflex de stopper mon véhicule et d’en remonter les vitres. Déboucha d’un virage dans un fantastique nuage de poussière un de ces fameux « road trains ». Véritable convoi géant pouvant atteindre pour quatre remorques, plus de cinquante mètres de long, 110 pneus et plus de 115 tonnes lancées en vitesse de croisière à presque 100km/h, quel que soit le revêtement de la route. Ce n’est pas vraiment le genre de véhicules qui vous cède la priorité ! Après son passage, je dus attendre trois bonnes minutes pour que le nuage de poussière se re dépose et que le paysage réapparaisse. De nuit, sur certains tronçons de piste d’une rectitude étonnante, croiser un de ces monstres s’apparente presque à un remake de Spielberg, genre « rencontre du troisième type » !

Roadtrains

Ce pays démesuré, passé maître dans l’art de duper le voyageur sur les distances a encore sévit. Faute d’estimation correcte, cette lueur blanche au loin n’en finit plus d’arriver. Plus elle se rapproche, plus elle enfle et prend des proportions affolantes, pour occuper finalement presque toute la route déjà étroite. Quant alors notre véhicule, aussi lancé à vive allure, s’engage entre le convoi et le fossé, on se cramponne au volant, tant le truck qui défile semble vouloir nous aspirer. Et bon Dieu qu’il est long le temps nécessaire pour échapper au couloir rugissant. Puis comme une bulle qui crève la surface de l’eau, on retrouve sans transition le calme nocturne. On respire à nouveau. Le buste et les épaules retombent, retrouvent le contact avec le dossier du siège. La première fois, pour ces quelques secondes intenses rompant la monotonie de la nuit, on se prendrait presque pour un héros. Pour mon plus grand plaisir, je ne fis plus aucune rencontre sur les derniers deux cents kilomètres ce jour-là.

king canyon

Enfin s’éleva sur l’horizon une barre pourpre violacée, montagne plane aux formes surprenantes, ceinte de falaises abruptes, de canyons profonds, elle rappelait une île. De plus près, je la découvris coiffée par endroits d’une multitude de petits dômes de hauteurs similaires. Un labyrinthe sans fin, autrefois refuge des peuples aborigènes. Ils l’appelaient « Watarrka », les milles visages. Je décidais de passer là quelques jours. La nature, le nom mystérieux, comme dans nos histoires d’enfants, charmaient déjà ma curiosité et mon imagination. Je passais ma première soirée devant une belle flambée, au camping du parc national. Deux couples de retraités australiens vinrent se joindre à moi, en amenant leur provision de bois mort. Le feu lâcha un essaim d’étincelles qui s’envola à la verticale dans l’obscurité. Cette vision en appelait une autre sous-jacente. J’imaginais un vieil Aborigène tout sec, assis sur ses talons, à moitié nu, les cheveux relevés tout droit sur le sommet de la tête par un bandeau en peau de serpent. Suspendu à son cou, un tout petit sac de cuir renfermait ses pierres magiques. Une peau noire et mate pour disparaître entièrement dans l’ombre, les yeux presque clos, les narines à peine frémissantes. Je l’imaginais seul au milieu de nulle part devant son petit feu. J’imaginais un espace infini et pourtant, ce tout petit homme en occupait la moindre parcelle. La soirée fût plus qu’agréable, partage de l’apéritif et longue discussion tous assis autour du feu. Beaucoup d’Australiens semblent fuir le sud dès les prémices de l’hiver, surtout les retraités qui partent alors sillonner leur pays pendant plusieurs mois. Tous voyagent dans de gros 4X4 tractant d’énormes caravanes avec souvent une barque alu sur le toit. Ils remontent la Stuart Highway pour aller pêcher le Barramundi dans le Nord, un sport visiblement très prisé. J’ai fait des envieux en leur parlant de mon atoll de Rangiroa et de sa faune sous-marine, du coup j’ai eut droit au très solennel album de photo de pêche et à la visite guidée de la caravane. Des gens vraiment adorables de gentillesse. Extinction des feux vers vingt deux heures, la nuit fut très fraîche et silencieuse.

king canyon

Aux lueurs de l’aube il faisait encore très froid, le camping dormait toujours, pelotonné dans ses couvertures et duvets. J’ai ranimé les braises du feu de camp et mis en premier lieu mes chaussures à chauffer près du foyer. Ensuite un grand thé brûlant, très sucré, deux barres de céréales et déjà le soleil commençait à iriser le ciel. Les oiseaux les premiers s’affairaient de toutes parts, on n’entendait qu’eux. J’ai enfilé mes joggings toutes chaudes et mon sec à dos, partie pour une belle journée de ballade à pied. L’ascension freine l’ardeur, j’ai repris mon souffle en haut de la falaise. Le paysage s’est découvert sous un ciel sans nuage, telle la mer qu’elle fût autrefois, la plaine infinie se perd à l’horizon. L’âme se réveille, le rêve commence.

king canyon

Partie tôt pour éviter le flot de touristes, j’ai fais avec plaisir le tour du canyon par le sentier balisé sur les sommets, via l’étroite gorge nommée « Garden of Eden », le jardin du paradis. Quelques points d’eau permanents y permettent la survie de tout un écosystème. A l’aube, au cœur du désert, j’ai vu un couple de canards glissant avec paresse sur l’onde à peine ridée du petit matin. Plus loin, deux pigeons Spinifex sautillent entre les rochers. S’ils restent immobiles sur ces tons ocres et gris de zone aride, leur camouflage leurs assure une invisibilité parfaite. Je leurs jette quelques chips émiettées et comme leurs cousins parisiens, peut-être est-ce génétique, ils viennent presque me manger dans la main. Je m’assis au bord de la falaise en dévers, les pieds dans le vide comme les gosses. Le versant opposé du canyon est devenu par l’érosion presque aussi lisse qu’un mur, finement strié horizontalement dans une palette d’ocre incroyable, allant du saumon clair au brun foncé. Cent mètres plus bas, la petite vallée est encore dans l’ombre.

king canyon

Les pigeons m’accompagnent, l’un contre l’autre, les plumes tout ébouriffées pour se tenir chaud, juste posés au bord du précipice. Nous sommes restés là, tous les trois pendant un bon moment, sans rien faire d’autre que d’apprécier. Les chauds rayons du soleil qui désengourdissent du froid matinal, l’odeur de la terre et des pierres, cet air sec si limpide. Et puis, tout à coup, ils ont sauté. Leur départ m’a surprise, ils ne se sont pas envolés, mais ont véritablement sauté dans le vide, pour ensuite seulement déployer leurs ailes une dizaine de mètres en contrebas, comme des parachutistes.

king canyon

C’est tellement agréable de ne voir et de ne rencontrer que des choses nouvelles. L’étonnement serait-il le plus haut sommet de l’éveil ? Il faudrait pouvoir ne jamais s’arrêter de marcher, ne jamais poser sa valise. La découverte, avec à tout instant un regard neuf, exempt d’à priori et de jugement. Il me semble retrouver mon enfance et mon innocence. Je me sentirais presque euphorique si, j’allais dire si j’osais, mais non, c’est bien plus profond que cela. Le parfum de cette fleur sauvage, la délicatesse de cette petite toile d’araignée, l’harmonie des couleurs, la pureté de l’air et du silence. « Une espèce de perception intérieure qui a lieu dans la partie la plus intime de la conscience, qui ne peut être alors qu’une vérité ultime. » C’est exaltant de se sentir si vivante.

king canyon

Je pars à l’assaut des sommets du plateau d’un pied encore plus léger. Par une fracture au centre d’une petite muraille, je pénètre la montagne. Les deux premiers dômes surgissent alors, comme les portes d’un royaume enchanté. Entrer dans le labyrinthe, l’horizon disparaît. Je ralentis instinctivement le pas. Un dédale de roches de sable ocre rouge, mille fines strates empilées que les éléments ont érodé en hémisphères baroques. Un décor confiné presque stérile, la végétation est plus rare, le moindre bruit semble étouffé. Je passe de salle en salle, de couloir en couloir, souvent je me retourne un frisson sur la nuque. Par deux fois, pour me rassurer, je reviens sur mes pas avec quelques difficultés. Un drôle de paradoxe m’habite. Il semble si facile de se perdre ici, j’aurais dû me signaler au poste de rangers comme il l’était conseillé. Mais je ne veux en rien entraver ma liberté, mon âme trépigne, ce doit être un secret, quelque chose l’attire. Il règne ici une atmosphère étrange, mille voix semblent murmurer, il y a des visages dans les ombres des rochers. Les voix de l’Alchuringa, le temps des rêves. « Abandonne-nous ton âme » chuchotent-elles. Difficile de lâcher prise totalement, mais l’appel paraît irrésistible.

king canyon

Je débouche dans un petit cirque traversé par une étroite crevasse, un filet d’eau y coule. Une maigre végétation s’y cramponne comme à une oasis. Quelques buissons de mulga, de touffes de spinifex et même un palmier-choux. Pour enjamber la crevasse, j’attrape le tronc d’un jeune eucalyptus solitaire, et d’un bond je traverse. Et je m’arrête net. Je me retourne et l’observe. Est-ce lui qui m’appelait ? Un regard circulaire sur les dômes qui m’entourent, je connaissais dès le début la réponse me semble-t-il. C’est un gommier fantôme à l’écorce d’une blancheur immaculée, je m ‘approche avec respect. Haut de trois à quatre mètres tout au plus, son tronc gracile me charme. L’énergie qu’il dégage guide mes mains sur le bois. Une texture fine et veloutée, tiédie par le soleil, la vie communie. L’ego se révolte une dernière fois, je regarde en arrière. J’ai un peu honte de moi, non pas que l’on puisse me surprendre, mais d’avoir eut ce sentiment-là.

king canyon

J’ai posé enfin mon visage tout contre l’arbre. La faible brise le fait ployer doucement par intermittence, il semble respirer au même rythme que moi. Sur certains hauts rameaux desséchés par le soleil, les feuilles cliquètent et chantent, du cœur de l’arbre leur musique me parvient comme une douce mélodie. Ici tout vit, les plantes, la terre, les roches, au même titre que moi, nous sommes tout et rien à la fois. Je me sens plus forte du secret qui m’habite, je retrouve un chez moi dont j’avais été absente depuis des siècles. Si je peux ressentir l’arbre et les milles visages cachés, c’est qu’ils étaient en moi depuis l’éternité. J’irais encore plus loin, pour libérer mon âme de ces entraves invisibles que la société tisse de plus en plus serrées. Le plus difficile sera de patienter jusqu’au prochain voyage, et une fois partie, de toujours garder pied.

king canyon

Avant de partir, sur le parking du parc il y avait deux corbeaux autour de la voiture. Je leurs ai jeté mon reste (trois miettes) de Chips. Le premier est venu se poser directement sur ma portière ouverte lorgnant à l'intérieur des fois qu'il y aurait quelque chose de bon à manger, le deuxième a atterri sur le capot. iL avait déjà un morçeau de cake dans le bec et essayait désespèrément d'y ajouter en plus les chips, fatalement dès qu'il ajoutait l'un il perdait l'autre : trop rigolo !

king canyon