J’avais croisé les doigts très fort, mon vœu a été exaucé car le parc national de Palm Valley vient d’ouvrir aujourd’hui. Les Rangers qui s’occupent entre autre de contrôler l’état des pistes viennent de donner leur aval, c’est le gars de la station service d’hermansburg, la petite communauté aborigène, qui m’a fourni le renseignement. Je fais le plein de mon véhicule, réservoir et jerrican de secours. J’ai loué à Alice Springs un Ford Courrier, petit pick-up 4X4 avec une benne bâchée à l’arrière, bien pratique d’ailleurs pour y fourrer la tente en vrac et le bois mort pour le feu. Dans les parcs nationaux il est interdit de collecter le bois mort, il faut penser à faire ses provisions avant d’y entrer. Sur les sièges arrière s’entassent de quoi boire et manger pour quinze jours, vu les tarifs prohibitifs pratiqués dans certains petits magasins du bout du monde, mieux vaut faire le plein de tout en ville. Je n’ai jamais vraiment fait de conduite tout terrain, je ne sais pas trop ce qui m’attend, mais bon, j’ai un caractère optimiste !

Je quitte la communauté, traverse la Finke River qui a complètement défoncé la route, longe sur quelques kilomètres de petites montagnes et trouve une piste qui bifurque plein sud. Une pancarte annonce: « Palm Valley, four wheels drive, high clearance only ». C’est bien connu les Anglo-saxons ont toujours tendance à exagérer.



Le 4X4 commence à peine a lever un panache de poussière rouge que je me fais surprendre au premier virage et arrive plein gaz dans du sable mou comme de la farine, les abords de la rivière. La voiture semble danser la samba et oh ! Miracle je trouve un peu de sol ferme pour m’arrêter juste sur la berge. J’ai le cœur qui cogne un peu dans la poitrine, la rivière doit bien faire vingt cinq mètres de large, à vue d’œil l’eau n'a pas l’air trop profonde. Bon, le parc vient d’ouvrir et sur l’autre côté je vois plusieurs traces de pneus, c’est que d’autres ont traversé ce matin. Je n’ai pas de « snorkel », mais bon, il suffit de ne pas caler. Allez, première, deuxième dans la foulée et à fond jusqu’à la berge opposée. Je m’arrête le souffle court et le sourire aux lèvres, il n’y avait qu’à peine soixante centimètres d’eau ! La piste serpente au milieu du large lit de la rivière partiellement à sec et bordé de collines arrondies. De gros graviers permettent d’engager la troisième sur plusieurs kilomètres, d’autres pistes surgissent de temps à autres mais nulle indication en vue. Je me demande si je ne me suis pas trompée de route.

Palm Valley - Finke Gorge National Park

Je n’arrête pas de traverser la rivière qui tantôt s’élargie ou se dédouble. Les passages sont parfois aisés, mais lorsqu’ils sont trop larges et que je ne peux distinguer les traces de roues qui forment la piste de l’autre côté, je croise les doigts et me fie à mon instinct. Un copain m’avait dit de reconnaître le chemin à pied en cas de doute, mais j’ai peur de ne plus avoir de courage si je sais ce qui m’attend en amont. Il y a de plus en plus de zones sableuses creusées d’ornières profondes. Je navigue en deuxième plein pot pour ne pas rester enliser dans le sable. La pauvre voiture rebondie sans cesse sur le monticule centrale, je ne dois d’ailleurs pas être la première, il est déjà tout aplanit. Cela fait déjà un bon moment que je suis partie et je ne vois toujours pas la fin de cette fichue piste. Il me faut encore une fois traverser la Finke, l’eau a l’air plus profonde et impossible de repérer les traces de sortie. C’est l’heure de la pause cigarette. J’en profite pour étudier ma carte qui n’est malheureusement pas assez détaillée pour me livrer un quelconque renseignement. Celui qui a dit que la chance sourit aux débutants avait bien raison. J’entends un bruit de moteur qui vient à ma rencontre et petit à petit je découvre le véhicule qui s’approche. C’est un 4X4 monstrueux avec des pneus aussi hauts que le capot de ma voiture. J’en profite au passage pour repérer où il traverse et viens à pied à sa rencontre. Il a l’air hilare et de très bonne humeur. Il paraît que je suis presque arrivée au camping et que j’ai fais le plus long mais le plus facile du trajet ! Il en a de bonnes lui ! Les cinq derniers kilomètres qui mènent jusqu’à la gorge sont terribles suivant ses dires. « Vous allez vous amuser ! » me lance-t-il dans un éclat de rire en regardant mon pauvre pick-up. Du haut de son énorme engin, j’ai l’impression qu’il se fout un tantinet de moi. Non mais dis donc ! Ce n’est pas parce que je suis une fille seule avec une petite voiture que je ne suis pas capable d’y arriver.

Palm Valley - Finke Gorge National Park

La piste s’engage maintenant dans une petite vallée perpendiculaire au lit de la Finke River et débouche dans un cirque magnifique. L’air cristallin, la netteté des images rendent difficile l’appréciation des dimensions du décor. Les reliefs stratifiés aux teintes oranges, aux roches nues prennent des formes surprenantes. Je repère un bloc presque sphérique qu’il me paraît facile d’escalader pour avoir un bon point de vue mais, arrivée à son pied ses proportions sont si imposantes que je n’arrive même pas à me hisser au niveau de la base sur laquelle il repose. On verra cela plus tard. Le petit camping situé en bordure de la Palm River semble des plus paisibles. Je plante ma tente entre deux gros gommiers à une des extrémités du terrain, face à l’étroite rivière qui doucement s’écoule.

Palm Valley - Finke Gorge National Park

Il est midi lorsque je m’engage sur la piste qui mène à Palm Valley, il ne faut pas laisser retomber la pression. Les traces de pneus s’engagent dans une gorge qui semble se rétrécir à vue d’œil, tantôt elles escaladent directement les rochers, tantôt elles s’évasent dans un sable ocre et farineux. Le lit de la rivière bien moins large que la Finke est d’autant plus profond et parsemé de gros rochers. Le premier gué est balisé par des piquets et des cordes, s’en écarter un tant soit peu signifierait glisser dans presque deux mètres d’eau. Le deuxième passage bien que moins profond, paraît cependant plus délicat. Pas de balisage, deux bras successifs interrompus par un terre-plein sableux qui ne n’autorise pas d’arrêt et en plus, juste dans un coude qui ne me permet pas de voir la rive opposée. Je descends de voiture pour y jeter un œil. L’eau est glaciale et relativement transparente, des zones d’ombres signalent les rochers. Prenons le temps de fumer un petit clope pour se donner du courage, de toute façon à l’endroit où je me trouve, je ne peux pas faire demi-tour et le chemin en marche arrière, cela ne me tente pas vraiment.

Palm Valley - Finke Gorge National Park

Je traverse à fond de première et passe le premier tronçon, le deuxième bras arrive trop vite. J’ai juste le temps de visualiser l’ensemble, un caillou ici, éviter le rocher là-bas, la sortie…C’est une grosse butte de sable mou, à gauche un gros roc, à droite on dirait un trou ! Le 4X4 sursaute sur les obstacles, plus que quelques mètres et soudain quelque chose heurte la calandre violemment. La voiture semble remonter et pique aussitôt du nez, le capot disparaît sous les flots et je vois avec horreur l’eau monter sur le pare-brise, rentrée par ma vitre ouverte. J’ai l’accélérateur collé au plancher, le moteur hurle, il ne faut pas caler. Ca remonte, le train arrière part de biais sur la butte sableuse et rencontre le roc qui lui donne la prise nécessaire pour enfin sortir de la rivière. Ouf ! Quelle bonne mécanique cette voiture !

Palm Valley - Finke Gorge National Park

Au bout des cinq kilomètres de piste sinueuse, je me retrouve soudain sur une dalle de roche plus ou moins plate, quatre véhicules tous-terrains y sont parqués, ils paraissent tous plus gros les uns que les autres. On ne peut pas aller plus loin. Deux messieurs d’un certain age me regardent arriver. Je sors mon sac à dos, prête pour une après-midi d’exploration pédestre que j’ai bien mérité lorsque l’un d’eux s’approche de moi. Apprenant que je voyageais seule, il me lance une petite phrase qui me fait redresser le dos : « vous êtes drôlement courageuse ! » En y repensant le soir au camping, c’est vrai que je me suis vraiment amusée ! Je n’ai perdu que ma plaque d’immatriculation avant.

Le Finke Gorge Nationale Park compte quelques 46000 hectares de collines semi-désertiques, de promontoires de roches ocres escarpés, de lits de rivière asséchés, La petite Palm Valley y fait figure d’étrange oasis tropicale.

Après une matinée éprouvante sur les pistes et quelques poussées d’adrénaline dues à mon manque d’expérience, Le calme, les ombres engageantes de la végétation luxuriante, le chant discret des oiseaux, tout me séduit. De hauts palmiers aux feuilles en éventail culminant à plus de vingt mètres abritent du soleil un paradis botanique. Plus de trois cents espèces des plantes, certaines rares ou endémiques comme le Livistona Mariae, et un palmier touffu sans tronc donc les palmes d’un vert sombre sont si résistantes au toucher que l’on dirait du plastique. La Palm River se niche tout au long de la gorge dans de profonds trous d’eau bordés de petites plages de sable et de galets. Je ramasse des cailloux aussi ronds que des billes aux couleurs étonnantes, crème, orange, pourpre et brun. De profondes échancrures adjacentes, taillées dans la montagne témoignent d’un passé lointain, lorsque la rivière avait assez de force pour modeler le relief. J’explore un à un ces petits défilés étroits, y trouve souvent les traces de la présence des wallabies sans pour autant les apercevoir.

Mon excursion à l’heure de déjeuner me permet d’avoir la gorge pour moi toute seule. Comme les aborigènes ont du y être heureux avant l’arrivée des premiers blancs ! Plus je remonte la rivière, plus les parois rocheuses s’écartent pour finalement déboucher sur un large cirque où la végétation se raréfie. Je m’installe sur les hauteurs, entre deux larges strates érodées qui me procure un peu d’ombre. Je choisis toujours des endroits stratégiques, où je peux voir sans être vue. Dans l’après-midi, j’observe quatre touristes qui semblent faire un marathon. Ils avancent d’un pas soutenu, deux par deux têtes baissées, perdus entre l’attention qu’ils portent au sol juste devant eux pour assurer leurs pas et leur babillage continuel. Quels souvenirs pourront-ils bien avoir de cette gorge enchâssée comme un joyau dans les montagnes arides ? Ils n’auront ni pris la peine de s’asseoir pour goûter au silence, ni remarquer l’incroyable diversité de la flore. On rencontre aussi parfois sur les roches de sable des insectes étonnants. Des crickets couleur de nuit tachetée d’étoiles rouge et feu comme les motifs aborigènes, de petites araignées cornues tissant de délicates toiles en forme d’entonnoir, des fourmis à l’abdomen distendu, semblables à des gouttes de miel. Palm Valley regorge de vie et s’offre à ceux qui savent ouvrir leur âme d’enfant, cependant beaucoup ne se souviendront que de la chaleur et de leur mal aux pieds !

Palm Valley - Finke Gorge National Park

Il est déjà seize heures et il me faut doucement rentrer au camping. Un petit chemin balisé permet de rejoindre les véhicules en coupant par-dessus les collines. Les hauteurs forment une succession de plateaux parsemés de bosquets et d’herbes blondes. Des pigeons aux ailes de bronze s’envolent bruyamment à mon approche pour se reposer quelques mètres plus loin. J’essaye de les suivrent le plus silencieusement possible mais la végétation éparse ne peut que difficilement me camoufler. Un petit contrefort escaladé, quelques slaloms entre les fourrés et je les découvre enfin. Le dos praline, le ventre presque rosé, les yeux soulignés de blanc, les plumes de leurs ailes virent du vert électrique aux oranges les plus chauds. Encore quelques pas et le cliché sera superbe. Le nez rivé sur mon appareil photo, je m’avance sans prendre garde à la brindille qui va craquer sous mes pas. Trop tard, les voilà de nouveau repartis.

Palm Valley - Finke Gorge National Park

Le soleil est déjà bien bas sur l’horizon, je n’ai pas vu le temps passer. Il est temps de rentrer si je ne veux pas conduire sur cette horrible piste de nuit. Je reviens sur mes pas mais le chemin balisé a disparu. Dans l’excitation du moment je me suis éloignée sans prendre de repères. Une drôle de sensation m’envahie, le paysage semble d’un seul coup beaucoup plus vaste. Descendue sur le plateau inférieur, le décor ne m’y semble pas plus familier. A l’aire de parking ils doivent déjà tous être rentrer, et les nuits qui sont glaciales. Je baisse la tête et expire longuement pour calmer mon cœur qui cogne dans ma poitrine, c’est alors que je remarque mes traces de pas. Mes chaussures de sport laissent des empreintes distinctives sur le sable, la marque du fabricant ! Comme un limier je remonte aux pas de course ma propre piste pour déboucher sur une large dalle de roche. C’est une intrigue policière Australienne d’Arthur Upfield qui me vient alors en mémoire pour me donner la solution. Je n’ai qu’à suivre le pourtour de la dalle pour découvrir l’endroit où je l’ai abordé ! Dix minutes plus tard je retrouve avec un immense soulagement la première balise, vingt minutes de plus et je contemple avec ravissement mon 4X4 au pied de la falaise. J’ai remonté sans encombre la piste jusqu’au camping où quelques couples préparaient déjà le repas du soir. Mes voisins vinrent me souhaiter la bienvenue en me demandant comment c’était déroulé ma journée : « pas de problème, superbe ! ».