Adossé aux montagnes qui courent d’Est en ouest sur une plaine de plus d’un million de kilomètres carrés, Kong Bore n’est qu’un simple point d’eau aménagé pour le bétail. L’endroit semble désolé, pas d’habitation, juste une pompe mécanique tombant en décrépitude qui flanque les pieds ouest d’une éolienne solitaire. Derrière, légèrement en hauteur, un gros réservoir à ciel ouvert et en contrebas un petit abreuvoir juché sur une dalle en ciment. Sur le sable, des traces de sabots en partie effacées par le vent, il me semble que depuis un bon moment, seuls les animaux sauvages ont arpenté les lieux. L’eau est vert olive et par endroits suinte du plus gros bassin. Une mince rigole s’en échappe et disparaît quelques mètres plus loin dans le sol desséché. Mais plus haut, la terre humide révèle de nombreuses empreintes d’oiseaux et de kangourous. C’est l’endroit idéal pour établir mon camp pour la nuit. J’ai parqué mon véhicule une cinquantaine de mètres plus loin sur les hauteurs. En étant relativement cachée par la végétation, j’aurais une vue imprenable sur le site.

Kong Bore

Mais pour l’instant, il n’est que quinze heures et j’ai suffisamment de temps pour préparer un petit projet qui me tient à cœur. Flânant autour du réservoir principal, j’ai déniché quelques vieux morceaux de tôles et deux, trois tuyaux afin d’établir sous l’éolienne, mon observatoire ! Premièrement, frapper le sol avec application pour déloger des herbes d’éventuels serpents ou araignées, puis commencer l’assemblage contre l’un des pieds de la structure métallique. Les morceaux de tôle serviront de murs, quant aux tuyaux, ils aideront à supporter des branchages verts en guise de toit. Une heure plus tard, je me trouve installée, bien assise dans mon abri, armée de mon carnet et de mon appareil photo, à peine à cinq mètres de l’abreuvoir.

Kong Bore

Après la piste, sur une centaine de mètres l’espace est dégagé. Seules de hautes herbes blondes ondoient mollement sous la brise légère, puis les premières rangées d’arbustes semblent s’étendre jusqu’à l’infini. Derrière le réservoir, le sol s’élève doucement jusqu’aux pieds des collines, l’horizon au-delà est masqué par des montagnes qui culminent à plus de mille mètres. Le vent tombe, de la végétation immobile fuse de temps à autre des chants d’oiseaux inconnus. Soudain, un bruit sourd rompt le silence. Débouchant de la plaine sans aucune inquiétude, un kangourou gagne l’abreuvoir en grands bonds réguliers. Il semble habitué à venir ici et ne remarque en rien ma présence. C’est une femelle au chaud pelage roux. Elle se tient debout sur ses puissantes pattes arrières et appuyée sur sa lourde queue comme sur un tabouret. Penchée pattes avants le long du corps, elle lape l’eau verte avec avidité. Je note son heure d’arrivée quand deux de ses congénères, bien plus farouches, font leur apparition. Ils s’arrêtent sur la piste avec méfiance, leurs longues oreilles aux aguets. Le premier se tient bien droit pour observer les alentours, le second, un jeune, semble plus enclin à rejoindre directement l’animal dont l’abdomen se gonfle d’eau à vue d’œil. Ils avancent finalement d’une démarche lente et peu gracieuse, à trois temps, pattes avants-queue-pattes arrières, comme de gros insectes à fourrure. Arrivés à deux mètres de l’abreuvoir, ils marquent encore une pause. Leurs oreilles en mouvement cherchent à déceler le moindre bruit suspect.

Kong Bore

Un dernier regard circulaire et ils se joignent enfin à la femelle au ventre distendue qui semble ne plus pouvoir s’arrêter de boire. Le jeune se hisse sur la pointe des pieds, ses petites pattes avant agrippant le rebord du bassin, ils adoptent parfois des postures qui nous sont étrangement familières.

Quelques minutes après leur départ, je reçois la visite d’un invité de marque, Monsieur Corbeau. Il fait le tour de l’éolienne en coassant et se pose dans un mulga juste derrière le réservoir. Après quelques vocalises, il re-décolle et choisit finalement comme perchoir un arbre qui lui permette d’observer le petit bassin. La tête penchée sur le côté, il surveille le site de son œil globuleux. Dans ma cachette, je n’ose à peine respirer, en s’enfuyant il révèlerait à coup sûre ma présence aux autres animaux. Il semble marmonner pour lui-même et termine son monologue par une note de colère. Et c’est reparti pour un survol circulaire, tout en ronchonnant il vient se poser sur l’éolienne, juste au-dessus des branchages qui me camouflent. Inquisiteur, il se déplace sur la structure, j’entends ses serres grincer sur les poutrelles métalliques. Il se remet à coasser puis, avec réalisme gargouille comme un homme qui s’étrangle. J’ai beaucoup de mal à garder mon sérieux. Après de longues minutes, le corbeau se pose enfin devant moi, sur la dalle en ciment. Deux fois il fait le tour de l’abreuvoir d’une démarche chaloupée digne d’un macho d’opérette. En se juchant sur le bord du bassin, il ponctue chaque gorgée d’eau d’une ronchonnade bien sentie.

Rassurés par sa présence, un vol de pigeons huppés arrive à son tour, d’autres kangourous sortent des fourrés. Ils sont venus par deux, par trois, mais jamais seuls.

Kong Bore



Cela fait plus d’une heure trente que je les observe avec plaisir. Le soleil se rapproche de l’horizon, les teintes se font sanguines. Il n’y a plus assez de lumière pour prendre de bons clichés, mais je n’ai pas encore envie de quitter ma cachette. Des hautes herbes deux « roos » arrivent encore, l’une des bêtes paraît immense. Cette fois-ci poins timorés, sûrement poussé par la soif, le couple de kangourous rejoint rapidement le point d’eau. Le visage camouflé derrière une fine branche d’eucalyptus, je détaille leur port altier, de grands yeux bruns protégés par de très longs cils noirs, une musculature d’athlète. Il doit faire 1m60 ! Soudain, la minuterie de mon petit appareil photo déclenche bruyamment la fermeture automatique du zoom et des commandes. Dans l’instant même, le grand mâle fait un bond de côté, ses pattes claquent au sol comme un coups de fusil. Instinctivement je rentre la tête dans les épaules, le branchage qui me dissimule me paraît bien dérisoire. A peine trois mètres nous séparent. L’animal me fait face, ses longues oreilles braquées dans ma direction. Il se tient penché en avant, ses bras puissants terminés par de longues griffes sombres. Il râle et souffle en me regardant droit dans les yeux à travers les feuillages. Je distingue ses narines qui frémissent, ses iris horizontaux qui me fixent sans ciller. Il pourrait m’atteindre en un seul bond, je l’estime à quelques soixante dix kilos. Doucement je baisse les yeux, puis la tête, aussi immobile qu’une statue de pierre. Pendant quelques secondes, je l’entends encore respirer, puis il réitère sa manœuvre d’intimidation frappant brusquement le sol de ses pattes arrières. Je n’ose plus le regarder. Quelques longues minutes s’écoulent, puis sans crier gare, ils détalent tous les deux dans un petit nuage de poussière. La nuit doucement envahie le jour, au campement devant mon petit feu, je distingue en contrebas les silhouettes des dingos qui à leur tour furtivement viennent se désaltérer. Je ferme les yeux et mille images m’assaillent, la plus récurrente, le regard du grand Mâle. Le sourire aux lèvres, je contemple les étoiles qui naissent pour accompagner ma nuit. Ce fût une journée magnifique.