Les minéraux comme les trésors se recherchent d’abord dans les livres. Plusieurs mois avant mon départ, j’avais déjà glané nombre d’informations auprès du Département des Mines et des Energies du Territoire du Nord. Les Harts Ranges semblaient receler de nombreux gisements accessibles, or, zircons, grenats, sans compter les anciennes mines de mica, dont l’exploitation, commencée dans les années 1888 n’aura duré qu’un demi-siècle. L’accessibilité périlleuse des sites, le manque de route, d’arbres pour étayer, l’instabilité du marché de l’époque, mais surtout le manque d’eau seront venus à bout des hommes les plus téméraires. Armée de cette documentation et de cartes topographiques précises, le voyage commença donc plus tôt que prévu, sur le papier.

Harts ranges - N.T.

Neuf juin, j’arrête mon 4X4 sur la Plenty Highway, la piste ocre clair s’enfonce dans la plaine. Au loin, je découvre enfin les contours des montagnes, celles-là même dont j’avais en rêvant sur mes cartes, suivit les sommets du doigt. Contrairement aux terres situées à l’Ouest d’Alice Springs, ici nulle habitation visible, pas un touriste. Et si cette plaine déjà à six cents mètres d’altitude ne rend pas la grandeur du relief qui culmine à plus de 12OOm, le paysage reste sommes toutes à la hauteur de mes espérances. Tout semble démesuré, sur la terre comme dans le ciel flotte un parfum d’aventure et de liberté. Je remonte avec entrain dans mon véhicule et démarre sur les chapeaux de roues. Ici la vitesse n’est limitée que par l’état de la route. Comme une enfant, je souris à la vue du panache de poussière continu que je laisse derrière moi. Pied au plancher, le 4X4 survole les ondulations du sol à pleine vitesse, vibrant à peine. Je pourrais conduire pendant des heures. La piste se met bientôt à longer les contreforts du massif, les montagnes m’apparaissent alors encore plus arides et désolées. Après cinquante kilomètres, je bifurque au sud, une pancarte constellée d’impacts de balles annonce : « fossicking area ». Sur le premier tronçon, de part et d’autre de la route étroite partent de nombreux embranchements. Pensant au retour, je note consciencieusement leur emplacement, direction, kilométrage et relief.

Harts ranges - N.T.

Très vite le sable fait place à la rocaille, le chemin se rétrécit, juste deux traces de pneus parallèles. A mesure que je gravis la montagne, l’avancée se fait de plus en plus précaire, les cailloux de plus en plus gros. Dès qu’il m’est possible de parquer sans danger la voiture en dehors de la piste, je continue à pied pour reconnaître le terrain, jusqu’au prochain site dégagé. Première longue de rigueur, seconde de temps à autre, le 4X4 navigue au pas entre les montagnes abruptes. La poussière même au pas, fait déraper les pneus sur les rochers. La pente se fait bientôt si raide qu’il me faut souvent me lever sur mon siège pour apercevoir le chemin, tantôt bordé de précipices ou de rocs saillants. Soudain, au détour d’un virage, j’arrive au sommet d’une colline pointue, la piste se termine par un terre-plein dégagé d’à peine 25m2, mon emplacement de camping !

Haut dans le ciel, plusieurs aigles à queue cunéiforme planent inlassablement. Devant moi, de l’autre côté d’une petite vallée encaissée, des kangourous gambadent à flanc de montagnes, non loin des déblais de « La Disputée ».

Harts ranges - N.T.

Je repère d’autres mines de mica près de la ligne de crêtes. Il est 16h40 et déjà le soleil a disparu derrière la montagne. Un vent frais et continu c’est levé qui me fait frissonner. En frappant du pied le sol dur comme du marbre, je jette un regard sous-entendu à mon 4X4, je ne déplierai pas la tente ce soir. Le soleil est couché depuis une demi-heure et pourtant venant de l’ouest, subsiste une clarté diffuse qui met en relief chaque sommet, presque une lueur de néon, puis tour à tour les étoiles s’illuminent pour prendre la relève. Je ne sais si c’est l’altitude ou la limpidité de l’air, mais du haut de la colline, allongée sur le toit de la voiture, j’ai réellement l’impression d’être dans l’espace. Le froid m’a rabattu dans mon véhicule où j’ai dîné d’une boite de conserve froide : « noodles and meat balls », c’est comme des raviolis, sauf que la viande est à l’extérieur. Après déjà plusieurs jours sans vraies douches, je me sens un peu cradot. Cela me fait penser à Mad MaxII, lorsqu’il mange sa boite de Canigou en haut de la colline. Il faut dire que c’était un film australien !

Dix juin, j’ai emprunté les anciens chemins de chameliers pour rejoindre les mines. L’entrée de « La Disputée » est relativement vaste mais le fond est tapissé de galeries basses qui partent dans tous les sens. L’odeur est l’une des premières choses que l’on remarque, ça sent le fauve. Je suis tombée nez à nez avec un wallaby, petit marsupial d’une agilité étonnante d’une dizaine de kilos. Il est resté immobile pendant deux minutes avant de disparaître dans une infractuosité. Je ne sais pas combien ils sont, mais je les entends se déplacer dans les galeries. Des bruits feutrés me parviennent de toute part .Je n’ai pourtant pas été plus en avant, les plafonds ne sont pas étayés et la stabilité toute relative des rochers peu engageante.

Harts ranges - N.T.

En l’absence de sentiers, j’ai visité non sans peine plusieurs autres mines de part et d’autre de la ligne de crêtes. L’ampleur de ces chantiers, réalisés au début du siècle dernier, à la pelle et à la pioche ne peut que forcer le respect. Loin de toute civilisation, la vie n’a pas du être facile dans ces contrées hostiles. Je me demande même, comment diable ces pionniers ont-ils eut l’idée de venir prospecter par ici ? Je les imagine, guidant leur caravane de chameaux à flanc de montagne, certainement aidés par quelques Aborigènes, les seuls à posséder la science de la terre et aptes à trouver l’eau vitale pendant les longs mois de sécheresse. Parce qu’en juin, au début de l’hiver, l’endroit me paraît déjà incroyablement inhospitalier, du moins pour s’y établir un moment. Ici la moyenne annuelle des précipitations est de 250mm, juste la hauteur de deux doigts pour une année entière. Pendant l’été, lorsque le thermomètre flirte entre 40 et 50°, la vie doit être un enfer, plus de végétation, plus de gibier, ils avaient des tripes ces gens-là ! Moi qui me faisais une joie d’avoir gravit seule la montagne, avec mes cartes détaillées et mon beau 4X4, j’ai un peu honte de ma fierté.

Le soleil brille au zénith, du haut du Mont Palmer le panorama est fantastique. Trois formations longilignes et parallèles se déploient à mes pieds, toutes aussi grandioses les unes que les autres. Dans les tons paille, ocre et brun foncé, certains reliefs comme le dos d’animaux préhistoriques émergent d’un océan pétrifié. La plaine au-delà se perd à l’horizon, immense comme le ciel qu’elle reflète, aussi lisse qu’un miroir, presque aussi bleue.

Harts ranges - N.T.

La descente se révèle toujours plus périlleuse. Près du piton de quartz qui m’avait servit de repère sur la ligne de crête, je cherche des yeux « La disputée » en contrebas. Mais les niveaux inférieurs de la montagne sont masqués par d’imposants surplombs, j’ai du mal à reconnaître le terrain. Pourtant d’après ma boussole, la mine doit se trouver plus bas dans cette direction. Si j’ai pu monter par-là, je dois bien pouvoir y descendre ! Les pentes sont couvertes de rocaille et de spinifex, de hautes herbes qui piquent même à travers le jeans et cassent sous la peau. Les rochers instables font déraper mes pas, je suis bien contente de trouver quelques arbrisseaux auxquels je puisse me raccrocher. Limite varappe, les muscles tremblent un peu, mais la descente se fera finalement sans encombre. Je récupère les spécimens de minéraux que j’avais laissé à la mine, cristaux de quartz, nodules de grenat, biotite, mica. Et même si je ne me suis pas assez spécialisée pour estimer à sa juste valeur la richesse géologique des Harts Ranges, mon cœur aura su en apprécier l’incroyable beauté.

Harts ranges - N.T.