Dans les années 1860, les nouvelles colonies au Sud de l’Australie décidèrent qu’il était impératif, pour s’ouvrir au monde, d’explorer le centre de leur vaste pays. L’enjeu était d’y découvrir une route qui permettrait le passage d’une ligne télégraphique pour rallier Darwin, et par le biais de l’Indonésie établir le contact avec cette bonne vieille Europe.
Six ans d’acharnement et de nombreuses expéditions furent nécessaires à John MC Doual Stuart pour venir à bout des ces paysages inhospitaliers.
La chaîne des MacDonnell Ranges barre le centre du continent d’Est en ouest, la ville d’Alice Springs fût établie au beau milieu de la seule brèche exploitable dans ces montagnes arides.
Au Nord s’étirent encore quelques chaînes parallèles aux MacDonnell puis au-delà, une plaine infinie. Darwin se situe à 1491km, Adelaïde à 1544km au Sud, à l’Est le désert rouge de Simpson, à l’Ouest le grand désert de sable.
Le climat aride ne permet pas aux grands arbres de pousser ici, excepté le long des rivières, même si à cette époque de l’année elles ne charrient plus que du sable. La végétation
arbustive dépasse que rarement deux mètres de haut. En réponse aux températures estivales extrêmes, la nature a doté la plupart des plantes de petites feuilles, d’épines et de piquants en tous genres. Les herbes sont blondes mais pas encore cassantes.
L’été dernier, par endroit, le thermomètre est monté jusqu’à 56° à l’ombre.
En ce début de juin, l’indicateur de risque d’incendie à la sortie d’Alice annonce : attention, très haute probabilité.

Gemtree, 150km au nord-est de la ville et déjà un goût de bout du monde, juste à la lisière de la plaine et des dernières chaînes de montagnes, les Harts Ranges. Plenty Highway, drôle de nom pour une route qui se résume à une voie unique bitumée sur seulement 90 kilomètres pour continuer par une immense piste de terre tantôt rouge, tantôt crème pleine de trous et de bosses.
Les gens ici sont comme le pays, plutôt grands et secs et d’une réelle gentillesse.
Le camping est rustique, tout comme la tenue vestimentaire de Graham le propriétaire.
Il précède mon 4X4 pour me trouver un emplacement pour la nuit entre les bosquets de mulga, chevauchant dans un nuage de poussière une pétrolette orange digne de l’époque des pionniers, il a une dégaine fabuleuse.
Vieux fourneau à bois pour les douches, électricité au groupe électrogène jusqu’à 21H et énorme stock de bois mort pour les barbecues qui sont ici de rigueur. Le décor est planté, des dizaines de cacatoès roses virevoltent autour de ma tente.
C’est mon anniversaire et mon premier jour de vacances, seule, assise sur un rondin, je savoure mon thé avec un sourire qui me fend le visage d’une oreille à l’autre. J’adore cette région !
Il est 5h30 lorsque j’ouvre un œil, dans la tente le froid est immobile. En juin les nuits peuvent être glaciales. J’ai été prévoyante hier soir, jeans, sweat-shirt et chaussettes, tout se trouve au chaud entre duvet et matelas mousse.

A peine éveillée, il ne me faut que quelques instants pour m’extraire de mon sac de couchage et sauter dans mes vêtements. Dehors il fait encore nuit noire, le ciel est constellé d’étoiles. J’expire à chaque souffle un petit nuage de vapeur, la température avoisine zéro degré.
Quant à mon estimation horaire sur le levé du soleil, elle paraît plus qu’erronée. Tant pis, j’allume un petit feu, y jette une poignée de feuilles sèches d’eucalyptus. La fumée se parfume presque instantanément, m’enveloppe et disparaît. Je n’ai jamais pu, moins de trois fois, répéter cette opération, les vacances s’est se faire plaisir.
Une vieille casserole noircie toute cabossée, posée à même le feu pour un bon petit déjeuner en attendant le jour. La nature dort encore silencieusement.
Assise sur mes talons, les yeux rivés sur la danse des flammes, j’ai l’impression que se réveille en moi une vie parallèle au quotidien insulaire. C’est ma personnalité profonde, libérée de toutes contraintes, qui peut de nouveau s’exprimer. La solitude dans ces paysages immenses force la confrontation avec soi-même. J’ai soif d’apprendre.

Six heures trente, aux premières lueurs du jour les oiseaux chantent la lumière retrouvée. Le froid mord la chair ce matin. Je me suis emmitouflée dans ma fourrure polaire (avec la capuche), mon K.way (avec la capuche), sans oublier en dessous foulard et casquette.
Je pars explorer le petit sentier qui, du camping, rejoint la clôture sud des terres de Gemtree, distante d’à peine deux kilomètres. Le soleil émerge de l’horizon, peint en rouge le mont Pfitner au sud, teinte d’or chaque épi des hautes herbes blondes et rousses qui m’entourent.
Il n’y a pas de vent, le ciel exempt de toute trace de nuage, l’espace illimité.
Dans cet air sec, la terre exhale un parfum indescriptible, presque métallique mêlé aux senteurs poivre et camphre des arbustes environnants.
Les narines dilatées, les yeux grand ouverts, je goutte la nature par chaque cellule de mon corps. Je me gave d’une énergie qui me rendrait presque transparente, je suis.
Je me déplace en faisant le moins de bruit possible, j’épie les oiseaux. Certains dans les buissons, de la taille d’un pinson sautillent sans relâche de branche en branche, à rendre fou un photographe. Ils sont magnifiques !
A peine quelques grammes et d’un maintien princier. La tête haute, la queue relevée à 45°, leur plumage lance des reflets bleu métallique à chaque caresse du soleil.
Les inévitables corbeaux sont présents comme les cacatoès et les perroquets en moindre nombre.

Mais arrivée non loin de la clôture, c’est un bruit insolite qui me fait tourner la tête. Un grand kangourou au pelage roux surgit du levant comme une flèche. Ses pattes postérieures claquent au sol à chaque impulsion. Je m’immobilise. Deux bêtes à la robe aussi ambrée le suivent. Ils arrivent à toute vitesse, et ceux que j’ai pris un instant pour ses petits se révèlent être deux dingos qui lui donnent la chasse. Un troisième débouche à son tour des fourrés. Je n’ai toujours pas bougé.
Dans le feu de l’action, à une quinzaine de mètres, ils passent tous devant moi sans même m’apercevoir. Le kangourou cherche la plaine pour échapper à ses poursuivants, il se dirige de biais sur la clôture, il ne l’a pas vu.
Il percute les barbelés en pleine course et culbute dans la poussière. Je retiens mon souffle. Les dingos se rapprochent dangereusement, mais sans même que je ne puisse distinguer ses mouvements, leur proie est déjà de l’autre côté.
L’animal repart vers l’est, le troisième dingo qui était en retrait essaie alors de lui couper la route. Mais dans la plaine ils n’ont aucune chance.
Les grands kangourous sont capables de faire des pointes à plus de 55km/h et en terrain découvert, de maintenir une vitesse de 20 à 30km/h plusieurs heures d’affilé. Les chasseurs abandonnent.
La langue pendante, ils rebroussent chemin au petit trot. Je n’ai toujours pas bougé, et en m’apercevant, ils stoppent incrédules, comme si j’étais tombée du ciel. Ils hésitent quelques instants cherchant mon odeur en humant l’air de gauche à droite.
Les dingos pure race ont gardé vis à vis de l’homme, la méfiance instinctive des bêtes sauvages. Ils décidèrent alors de m’éviter et sans se presser regagnent les broussailles. Plus loin là-bas, leurs congénères hurlent comme des loups, peut être savent-ils déjà qu’ils n’auront pas de kangourou au petit déjeuner !
Près de la clôture où l’herbe est écrasée, seule subsiste une touffe de poils roux prise dans les barbelés, comme pour refermer cette page du livre du bush. J’aime les journées qui commencent ainsi, où la nature est plus que généreuse.

8H45, Graham nous conduit au gisement de zircons sur les chapeaux de roue. Les deux voitures oui me précèdent soulèvent un nuage rouge, mais de toutes façons il est impossible de ralentir tant la route par endroit ressemble à de la tôle ondulée.
Le convoi formé de nos six véhicules arrive au bout de huit bornes sur une vaste plaine parsemée de quelques arbres: Mud tank Zircon field.
Le temps est magnifique, le ciel uniformément bleu. L’endroit est vaste et relativement plat, le long de la piste cours un ruisseau asséché bordé de quelques arbres, loin au sud, les premières montagnes se découpent sur l’horizon.
Autour de nous, le sol est constellé de trous et de fossés, de vieux fûts de deux cents litres coupés en leur milieu et d’espèce de petits portiques plantés sur des monticules de graviers. A peine avons nous sorti le matériel des voitures que Graham nous rappelle en riant que nous ne sommes pas là pour admirer le paysage.

Ce n’est pas la première fois que je viens à Mud Tank avec l’équipe de Gemtree, j’ai donc la chance d’être sa partenaire pour la démonstration. Le sol recèle de nombreux types de minéraux, mais l’Apatite jaune vert et la Titano-magnétite très dense aux cristaux pyramidaux sont assez facilement reconnaissables, le Zircon leurs est souvent associé.
Fort de ses informations, il choisit l’endroit où attaquer la tranchée existante à la pioche, dans les yeux de mes compatriotes d’un jour, rassemblés autour de lui, la convoitise est en train de naître.
Quelques coups de pelle pour remplir de gravats le seau en ferraille, puis le tout est transvasé dans le plus grand des tamis perché à bonne hauteur sur une armature métallique. Ensuite il secoue énergiquement l’ensemble afin de séparer la terre des graviers et cailloux divers. Cela semble bien facile, mais je sais par expérience qu’au bout d’une heure, la densité du matériau rend chaque mouvement déjà beaucoup plus pénible.
Graham remplit maintenant nos deux plus petits tamis, nous lavons de concert notre récolte dans les deux demi-fûts remplis d’eau qui m’ont été attribués. A côté sur un haut tonneau, j’ai calé ma large plaque blanche, il y dépose les graviers lavés. Dix paires de yeux ronds comme des billes y convergent sans retenue.
Il faut savoir choisir son angle de vue par rapport au soleil, s’il est judicieux, les particules ou cristaux de Zircon capturent les rayons de lumière, une lueur orangée apparaît sur la blancheur de la planche de tri. Et comme la terre australienne est généreuse, le premier spécimen est un éclat de minéral translucide de première qualité bon pour la taille. Le sourire apparaît sur toutes les lèvres. Le Zircon passe de mains en mains et fini sa course dans ma boite de conserve. Cette première pierre je l’ai fait tailler sur place et la porte encore au doigt aujourd’hui.

Mais pour l’instant, maintenant que tous ont compris la technique, ils n’ont qu’un seul désir : se mettre à leur tour au travail. Graham reste une bonne heure à nos côtés, prodiguant conseils et astuces, tour à tour à chacun d’entre nous.
Après son départ, et jusqu’à l’heure du déjeuner, le silence sera ne sera rompu que pas des coups de pioches et des bruits de tamis secoués. Chacun semble usiner en secret dans son coin, l’atmosphère ressemble presque aux salles de classe, en pleine interrogation écrite.
Sur mon coin de tranchée, j’ai mis à nu une zone intéressante, pleine de cristaux de titano-magnétite formant des petites pyramides parfaites et par endroit carrément des agrégats massifs. Ce minéral de haute densité est excessivement lourd et résistant, mais qu’à cela ne tienne, ma pioche aussi est massive. Je prends du recul et évalue la trajectoire, bien décidée à pulvériser ce rocher encombrant. L’outil en main, le socle posé derrière moi, je prends deux bonnes respirations et lance mon attaque.
Avec toute la force dont je suis capable, je projette le fer dans une violente révolution, la lourde pointe en acier passe au-dessus de ma tête pour aller s’abattre en plein sur l’objectif. La seconde suivante, j’ai l’impression que tout mon corps est parcouru par une onde de choque terrible, digne des dessins animés comiques.
La pioche est toujours posée sur le rocher, le pique a à peine entamé le minéral.
Mon voisin de travail, qui fait équipe avec sa sœur, en est plié de rire !

En fin d'après-midi je leur ai fait part de mon intention d'aller le lendemain crapahuter dans les Harts Ranges pendant quelques jours. Un gars qui aurait pu être le fils des ZZ top m'a donné de précieux renseignements en examinant mes cartes topographiques afin de retrouver les anciennes mines de mica. La soirée devant le feu fut fort agréable avec un frère et sa soeur originaires de Victoria. On a parlé de tout et de rien, mais surtout on a rigolé jusqu'à 22H, ensuite les courbatures de cette rude journée nous ont renvoyé au lit.